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Full text of "Je reviens d'Allemagne"

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GEORGES YERDÈNE 

ENVOYÉ SPÉCIAL DU JOURNAL " JLe 'gtempô" 



Je reviens 

d Allemagne 




PARIS 
PAYOT & C 



4 m » MILLE 



1 Fr. 



Digitized by the Internet Archive 
in 2014 



https://archive.org/details/jereviensdallemaOOverd 



Je reviens d'Allemagne. 



GEORGES VERDÈNE 

envoyé spécial du journal «Ce Temps» 



reviens d'Allemag 



Articles parus dans le Temps 
et en partie dans le Journal de Genève. 




PARIS 

LIBRAIRIE PAYOT ET C ie 

46, RUE SAINT- ANDRÉ -DES -ARTS, 46 



Tous droils réservés. 



EN ALLEMAGNE 



Munich, novembre 1914. 



n m'avait dit, avant le départ : « Faites 



attention ! La peur des espions possède les 



— x Allemands ! » Je n'ignorais certes pas 
qu'un pays en état de guerre est obligé de veiller 
à ses frontières, mais je ne croyais pas que la sur- 
veillance fût aussi sévère. Elle est impitoyable et 
revêt les formes d'une brutale inquisition et d'une 
soupçonneuse hostilité contre tout étranger, même 
s'il appartient à un Etat neutre. Déjà sur le bateau 
qui traverse le lac, de Romanshorn à Lindau, des 
policiers, mêlés aux voyageurs, dévisagent chacun, 
l'évaluent, le pèsent du regard, fouillent ses bagages 
d'un œil mauvais, écoutent, observent, notent et 
s'efforcent même à provoquer des appréciations sur 
la guerre. Malheur à celui que sa sympathie pour 
la France incite à douter du succès des Allemands; 
il est suspect. 

Sur le quai de Lindau, une douzaine de person- 
nages en civil et en uniforme attendent les voya- 
geurs comme une proie. Ils épluchent les passe- 
ports, les feuillettent, les retournent, les flairent et, 




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EN ALLEMAGNE 



dans leurs gestes, on sent le regret de n'avoir pu 
démasquer l'espion, l'ennemi. Puis ils question- 
nent ; leur parole est brève, dure comme un coup 
de marteau : 

— D'où venez-vous ? Où allez-vous ? Que venez- 
vous faire en Allemagne? Votre voyage est-il d'une 
nécessité urgente? Avez-vous de l'argent? Com- 
bien ? En or, en argent, en billets? De l'or? Chan- 
gez-le tout de suite ! Avez-vous des lettres? Mon- 
trez. Quelqu'un peut-il répondre pour vous en 
Allemagne ? 

Il faut beaucoup de patience et un certain empire 
sur soi-même pour subir cet examen. 

Et puis voici le train de Munich. Les barrières 
de la gare sont encore fermées; on attend. Les 
voyageurs se pressent sur le quai encombré, et 
dans cette foule on sent peser sur soi l'œil soup- 
çonneux des policiers. En voici deux qui s'appro- 
chent et l'interrogatoire recommence : 

— Vous n'êtes pas Allemand ? Montrez votre 
passeport. Que venez-vous faire en Allemagne ? 
Ne seriez-vous pas par hasard un journaliste?... 

Dans le train qui s'ébranle, l'obsession se dis- 
sipe ; le wagon est plein de femmes qui reviennent 
de France ; elles y vivaient modestement, comme 
domestiques ou comme employées^ ou comme 
« anges gardiens » ; elles furent internées. Elles se 
plaisaient à Paris et se vengent d'y avoir bien vécu 
en outrageant la France ; elles racontent d'immon- 



EN ALLEMAGNE 



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des histoires; elles auraient échappé aux pires 
dangers ; elles auraient maintes fois manqué d'être 
violées par la foule. 

Leur haine s'exhale en menaces puériles; elles 
rêvent d'un retour au bras d'un soldat, dans ce 
Paris soumis enfin par l'empereur victorieux. 
Et, par gloriole, elles échangent entre elles des 
phrases d'argot qui sonnent durement dans leurs 
bouches tudesques. Des soldats les écoutent, béants 
d'admiration... 

Munich ! Une aube grise est sur la ville ; les fau- 
bourgs sont plongés dans une brume enfumée. Le 
train longe des baraquements de prisonniers fran- 
çais. Par escouades, les hommes travaillent sur la 
voie, sous l'œil morne des soldats coiffés de la 
casquette de cuir du landsturm. Ces prisonniers ne 
paraissent pas malheureux. 

La gare de Munich est houleuse et encombrée. 
Dès la descente du train, après une dernière et in- 
sidieuse inspection des passeports, on se heurte à la 
foule. Des soldats en tenue de campagne se hâtent 
vers les trains qui les emporteront en Belgique, 
aux tranchées, à la mort peut-être ! Dans le hall 
immense de la gare, on ne voit que cette couleur 
terne des uniformes et des casques à pointe recou- 
verts de leur housse. 

En temps ordinaire, Munich est une ville acti- 
vement tranquille. La foule n'est point turbulente 
ni empressée, et on peut flâner sur les trottoirs 



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EN ALLEMAGNE 



sans être bousculé. Aujourd'hui, l'élément militaire 
domine ; les rues ont une animation fiévreuse; la 
ville est pleine de troupes. La réserve, hâtivement 
concentrée, s'apprête à partir pour le front. Le 
landsturm, accouru de toutes les campagnes, em- 
plit les rues et les places. On ne voit que des sol- 
dats ; le civil disparaît dans cet envahissement terne 
des uniformes. Des bottes éperonnées sonnent sur 
l'asphalte. A chaque instant, un détachement de 
troupes débouche d'une rue avec une allure pesante 
et cadencée et le coup de talon sec qui claque sur 
les pavés. 

Et voici de longs convois de recrues coiffées déjà 
de la casquette plate, mais ayant encore les vête- 
ments civils. Des sous-officiers les encadrent et les 
conduisent. On les a parqués dans les écoles, dans 
les salles de bal des faubourgs, et on les emmène 
au champ de manœuvre comme un troupeau. Ces 
jeunes gens — il en est de si jeunes qu'on dirait 
des enfants — ont une allure gauche et maladroite; 
l'abus du pas de parade leur casse les jambes et les 
abrutit de fatigue ; ils marchent sans grâce et sans 
entrain... Des moutons! La foule, cependant, les 
regarde avec complaisance et fierté. Ils représen- 
tent la jeune force de l'Allemagne, celle qui doit 
achever l'œuvre des aînés et conquérir Paris. Car 
aucun Allemand ne doute plus. La victoire alle- 
mande est un axiome intangible, une loi mathé- 
matique. Encore un peu de temps... 



EN ALLEMAGNE 



Le Français use ses dernières forces ; derrière 
ses armées, la faim menace et la révolution gronde. 
Déjà l'armée est épuisée, sans vêtements, sans vi- 
vres, sans souliers. Quand il daignera, l'empereur 
repoussera ces soldats... «die armen Fran^osen!» 
et prendra Paris. Et les Anglais exécrés, après 
avoir poussé les Belges à se défendre, après avoir 
lancé la France sur l'Allemagne pour tirer quel- 
ques marrons de cet incendie, les Anglais connaî- 
tront enfin le poids du gant de fer allemand. Quant 
aux Russes, le général Hindenburg les bat tous 
les jours un peu plus et ils fuient, pauvres lapins 
apeurés, devant le casque à pointe. La glorieuse 
Autriche et l'invincible Allemagne, unies dans une 
fraternité solennelle d'armes et de race, domine- 
ront le monde ! 

C'est leur conviction profonde. A quelque rang 
qu'il appartienne, riche ou pauvre, bourgeois, ou- 
vrier, négociant, artiste, tout Allemand est sûr de 
la victoire. Rien d'ailleurs ne peut jeter un doute 
dans son esprit; chaque jour, les journaux annon- 
cent une victoire nouvelle ; chaque jour, les sup- 
pléments décrivent les milliers de prisonniers faits 
aux ennemis, les centaines de mitrailleuses, les in- 
nombrables canons, le butin merveilleux conquis 
sur tous les fronts. On sait bien, n'est-ce pas ? que 
Verdun est pris et qu'une armée allemande bloque 
Paris; on sait bien que «notre» Hindenburg a 
isolé Varsovie et menace Petrograd; on sait bien 



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EN ALLEMAGNE 



que « nos » aviateurs ont jeté des bombes sur Dou- 
vres et sur Londres et qu'un Zeppelin a laissé 
choir récemment dix grenades sur Paris; on sait 
bien que les Russes se rendent par milliers pour 
échapper au knout de leurs officiers ; on sait bien 
qu'il y a 400 000 prisonniers français en Allemagne, 
100 000 Anglais, 200 000 Russes, et que les pau- 
vres Français n'ont presque plus de canons. 

— Voyez-vous, me disait un grand commerçant 
de la Neuhauserstrasse, les Français ont commis 
une grosse erreur en prêtant leur argent à l'étran- 
ger. Ils n'en ont plus, à présent, et ils ne pourront 
soutenir la guerre, tandis que nous autres, Alle- 
mands, nous avons été plus malins; nous avons 
gardé notre argent chez nous et nous en avons 
beaucoup, beaucoup ! 

Oui, mais... pourquoi les coupures de 2 marks, 
de 1 mark, de 5o pfennigs ? 

— Nous n'avons pas fait de moratoire, nous au- 
tres Allemands, et notre situation financière est 
merveilleuse (wunderbar). Nous avons des provi- 
sions pour des années et rien n'a augmenté chez 
nous. 

Oui, mais... pourquoi la cherté du thé, pourquoi 
le rationnement de la viande, pourquoi le ration- 
nement du pain, pourquoi la rareté du caoutchouc, 
du cuivre, du pétrole ? 

— Nous avons à lutter sur deux fronts et cepen- 
dant voyez combien de soldats encore dans les 



EN ALLEMAGNE 



[3 



rues. Nous avons des réserves immenses et nous 
avons assez de soldats pour lutter contre toute 
l'Europe, au besoin. 

Oui, mais... pourquoi l'instruction hâtive des 
recrues qui marcheront au front six semaines après 
leur entrée en caserne? Pourquoi la levée du land- 
sturm non armé, destiné au front, lui aussi ? Pour- 
quoi l'appel des classes âgées, des barbes grises et 
des ventres obèses ? 

Et devant l'hôtel de ville de Munich, je me suis 
arrêté à contempler ce palais majestueux, trop neuf 
dans sa splendeur gothique, trop lourd avec ses 
chevaliers de pierre, armés et cuirassés, cependant 
que le carillon égrenait une mièvre mélodie et que 
tournaient, là-haut, les automates de l'horloge. Et 
je pensais à la douleur qu'ils éprouveront, ceux de 
Munich, le jour des justes expiations. 



DE MUNICH A BERLIN 



Berlin, novembre 1914. 



'est dimanche. Munich s'est éveillée au son 



des cloches. Il fait un temps radieux. La 



foule a envahi les églises aux grands vitraux 
anciens, où elle va demander au Dieu allemand 
qu'il donne la victoire. Après la messe, les prêtres, 
du haut de la chaire, fulminent contre Albion, et 
ils ordonnent au Seigneur de châtier durement sa 
superbe. Leur prêche haineux tombe comme une 
masse sur les fidèles. « Nous n'avons qu'un seul 
ennemi, l'Anglais ! » disent les prêtres. Et le peu- 
ple répète : « Nous n'avons qu'un seul ennemi ! » 
D'un bout à l'autre de l'Allemagne, c'est le même 
cri de fureur et de rancune. On leur a tant répété, 
aux Allemands, que c'est à l'Angleterre qu'on doit 
la guerre, la souffrance et les deuils, que rien ne 
peut ôter de leur esprit cette conviction empreinte 
désormais comme dans du métal. J'ai entendu 
prêcher un curé ; c'était un gros homme obèse et 
replet ; il avait l'aspect, dans sa chaire, de ces bu- 




DE MUNICH A BERLIN 



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veurs de bière boursoufflés dont les Lustige Blàtter 
ont répandu la caricature. 

« Gott ist mit uns (Dieu est avec nous), clamait-il 
en tapant avec ses poings lourds sur le rebord de 
la chaire, et les ennemis de l'Allemagne sont les 
ennemis de Dieu. Notre mission allemande sur 
cette terre est de détruire les ennemis de Dieu. 
Personne ne peut vaincre l'Allemagne, parce qu'elle 
est sous la protection spéciale du Seigneur. Que 
meure la France, que disparaisse l'Angleterre, que 
soit anéantie la Russie, c'est la volonté de notre 
Dieu, de notre Dieu allemand ! » 

Et les fidèles, satisfaits et confiants, sortent des 
nefs aux grands vitraux anciens. Leur foule dé- 
borde dans les rues étroites, pour envahir bientôt 
les brasseries aux boiseries ornées de têtes de cerfs, 
où coule à flots la brune bière mousseuse et par- 
fumée. 

Cette ville endimanchée n'a point perdu son ca- 
ractère, et si l'on ne voyait tant de soldats dans les 
rues, on pourrait douter que la guerre sévit. Toute 
la ville se promène sous le gai soleil de novembre. 
On veut voir les soldats qui vont par bandes, fago- 
tés dans leur grand manteau aux plis raides, à pas 
lents et lourds, en tapant du talon. Parfois, on 
aperçoit un blessé convalescent , son bras en 
écharpe, qui promène sa femme ou son amie. Et 
des femmes en deuil passent lentement et suivent 
les soldats d'un long regard triste. Et ce sont aussi 



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DE MUNICH A BERLIN 



de longs convois de recrues, presque des enfants, 
que dessous-officiers conduisent aux baraquements. 
Et parfois on voit, dans un groupe de soldats, un 
vieux monsieur qui gesticule et qui leur ouvre tout 
grand son étui à cigares. Des gosses, coiffés de 
casquettes militaires, saluent gravement l'officier 
qui passe, et l'officier répond d'un signe de tête. 

Tous les magasins sont demeurés ouverts. On 
s'arrête surtout devant les vitrines des libraires, des 
marchands de tableaux et des papetiers. Ces éta- 
lages parlent de la guerre avec une violence de 
couleurs qui retient le regard. Partout, des por- 
traits de l'empereur, au fusain, à l'huile, au pastel, 
au crayon, à la sanguine ; et des effigies du kron- 
prinz, photographié seul, à cheval ou à pied, ou 
avec la princesse Cécile sa femme, ou avec sa tribu 
d'enfants. Et puis toute la théorie des généraux qui 
commandent les armées; et encore les vieux de 
1870, Moltke, Bismarck, Guillaume I er , Frédéric- 
Guillaume, en toile, en bronze ou simili-bronze, en 
stuc, en carton-pâte. Et enfin des images de la 
guerre, d'affreuses enluminures qui représentent 
des soldats allemands entrant en vainqueurs dans 
des villes, cependant que des Français achèvent de 
mourir sous leurs pieds ou fuient au loin dans un 
envol éperdu de pantalons rouges. Et partout, par- 
tout, les couleurs nationales rouge-blanc-noir, des 
faveurs accrochées au coin des cadres, des bande- 
roles portant en lettres d'or : « Viel Feinde, viel 



DE MUNICH A BERLIN 



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Ehre !» (Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'hon- 
neur ! ) Vieille devise germanique, vieux sentiment 
primitif et incorrigible chez l'Allemand. 

Les promeneurs s'écrasent devant ces vitrines et 
échangent leurs impressions ; à les entendre, quelle 
tristesse pour un cœur français ! L'unanimité des 
sentiments réunit cette foule. On sent qu'elle n'a 
qu'une âme, l'âme allemande, brutale, féroce, obs- 
tinée, convaincue de sa force, convaincue de sa 
supériorité, croyante en sa mission de dominatrice 
des races. Vous ne saviez pas le mal que vous fai- 
siez, Gobineau, lorsque vous écriviez votre Essai 
sur l'inégalité des races humaines, sur quoi les 
Teutons ont fondé la légitimité de leur odieux pan- 
germanisme ! Contemplez votre œuvre, vous, Go- 
bineau, vous, Lapouge, vous, Chamberlain : les 
flots de sang qui coulent sur les champs de Flan- 
dre, de France et de Pologne, parmi les incendies, 
les meurtres, les viols, les écroulements de cathé- 
drales et la dévastation des pays ! 

* 

* * 

Les cafés sont envahis ; on se presse autour des 
tables rondes ; on est là en famille ; la fumée des 
cigares monte en buée bleue vers les plafonds aux 
caissons surchargés de dorures. Le bruit des con- 
versations fait un bourdonnement continu où se 
mêlent le froissement des journaux, le choc des 
verres sur le marbre des tables et les appels des 

EN ALLEMAGNE 2 



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DE MUNICH A BERLIN 



sommelières criant leurs ordres aux garçons de 
l'office. Dans chaque groupe, on ne parle que de 
la guerre, et le journal en main, les hommes font 
de la stratégie : les armées de l'empereur sont là et 
là ; elles avancent ; c'est le Berliner Tagblatt qui 
l'affirme ; donc, c'est vrai. Et il est évident que les 
Français sont battus partout et que « notre kaiser» 
entrera dans Paris tel jour; les «Russ» aussi sont 
battus ; « notre Hinderburg» en a fait une marme- 
lade à Varsovie; et les «English», ça n'existe pas; 
Ils tremblent à Londres, parce qu'un beau matin 
les cent cinquante Zeppelins qu'on prépare débar- 
queront quelque part, en Angleterre. Et « notre 
Emden »! Il a tenu tête à toute leur flotte et elle 
sera balayée d'un seul coup quand le prince Henri 
donnera l'ordre aux cuirassés du canal de Kiel de 
se ruer dans la mer du Nord. 

Je feuillette distraitement le Berner Bund ; non 
loin de moi, un Italien lit le Corriere délia Sera ; 
nos regards se croisent et nous avons tous les deux 
le même sourire; les fanfaronnades des voisins ne 
nous offusquent plus, elles nous amusent et nous 
nous comprenons. 

Je me mêle aux conversations. 

— Vous paraissez certains de la victoire ; mais 
vous vous battez sur deux fronts et les Français 
sont forts, les Russes aussi... 

~— Les Français! Ont-ils eu un seul succès depuis 



DE MUNICH A BERLIN 



le début de la guerre? Toujours ils ont reculé 
devant nous... 

— Mais votre retraite de la Marne! 

— Retraite? Jamais les Allemands ne battent en 
retraite. Mouvement stratégique, oui, mais pas 
retraite. 

— Ah! très bien. Mais alors, pourquoi, depuis 
six semaines faites-vous tant d'efforts pour atteindre 
Calais? 

— Mais parce que... D'ailleurs nous y serons 
quand nous voudrons, à Calais ; notre empereur 
Ta ordonné et ce sera comme l'empereur le veut. 
Si l'empereur Tavait bien voulu, nous serions déjà 
à Paris. 

— Fort bien. Mais croyez-vous que les Français 
vous auraient laissés faire? 

— Die armen Fran^osen ! Les pauvres Français ! 
Mais le soldat allemand est invincible, monsieur, 
aussi vrai que j'avale ce verre de bière. A votre 
santé ! 

— Est-ce que les prisonniers sont bien traités en 
Allemagne ? On dit, en France, que vous les mal- 
traitez, qu'ils ont faim et froid... 

— Au contraire, nous traitons très bien les Fran- 
çais. On leur a construit des baraquements chauf- 
fables et ils reçoivent l'ordinaire des soldats alle- 
mands. Sans doute, ils souffrent d'être prisonniers, 



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DE MUNICH A BERLIN 



mais ils ne sont pas malheureux chez nous, les 
Français. 

— Et les Anglais? 

— Oh! ceux-là !... Il y a longtemps que nous ne 
faisons plus de prisonniers anglais! 

Et mon interlocuteur, un riche bourgeois, a 
dans les yeux un éclair de haine, de la haine 
effroyable qui possède toute l'Allemagne contre les 
Anglais. Plus de prisonniers ! 

— Oui, on les fusille dès qu'on les prend et on 
achève les blessés ; il faut les détruire. 

Cependant, des soldats qui ont entendu protestent 
avec énergie. « Non, ce n'est pas vrai, me disent- 
ils, nous ne tuons pas les prisonniers anglais, ni 
les blessés ; hors de combat, les Anglais ne sont 
plus des ennemis et on les traite comme les autres 
prisonniers ; d'ailleurs, me dit un sous-officier de 
uhlans, nous faisons très peu de prisonniers 
anglais parce que nous ne pouvons jamais les 
surprendra/» 

Depuis quelques semaines, le sentiment des 
Allemands pour les Français s'est modifié. A la 
haine du début a succédé une sympathie qui aug- 
mente chaque jour. Les Allemands veulent bien 
reconnaître que les Français sont des adversaires 
loyaux, dignes d'eux. Malgré les excitations de 
l'économiste Sombart, le prestige des armées fran- 
çaises a gagné les milieux militaires allemands et 
le respect qu'elles inspirent s'étend au populaire. 



DE MUNICH A BERLIN 



2 i 



Le député Heine, en condamnant les élucubrations 
furibondes de Sombart, a redressé le sens critique 
allemand. Et dans toute l'Allemagne, on « plaint» 
les Français qui font courageusement la guerre et 
qui payeront bien cher leur fidélité à l'alliance 
russe. On les « plaint » parce qu'ils sont évidem- 
ment les victimes de l'astucieux égoïsme mercan- 
tile de l'Angleterre et de l'intolérable despotisme 
moscovite. La France et l'Allemagne devraient s'en- 
tendre ; elles se compléteraient. Que la France 
demande la paix ; qu'elle s'allie avec l'Allemagne ; 
celle-ci, généreuse, lui laissera ses frontières, sauf 
cependant la Champagne, et se contentera seule- 
ment d'une dizaine de milliards. Et unies, l'Alle- 
magne et la France écraseront l'Angleterre d'abord, 
puis la Russie. Et pour sa récompense, la France 
aura l'Afrique du nord, du Maroc à l'Egypte. On 
prendra la Libye aux Italiens pour les punir de 
leur « infâme trahison ». Et l'Allemagne, riche du 
reste des colonies anglaises, saignera l'ours russe 
au cœur en lui enlevant sa Pologne. 

Voilà ce qu'en Allemagne on appelle : « Vernunft 
und Gerechtigkeit. » (Raison et justice.) 

* * 

J'ai quitté Munich dans la nuit ; je suis monté 
dans un^train militaire ; les wagons étaient pleins 
à déborder; les hommes s'entassaient jusque dans 
les couloirs. Les chants bachiques ou obscènes 



22 



DE MUNICH A BERLIN 



alternaient avec le «Deutschland ùber ailes» et la 
« Wacht am Rhein » ; tous ces hommes s'en allaient 
au front et ils étaient gais et bruyants. 

« Wir fahren bis nach Paris !» (Nous allons 
jusqu'à Paris), me disaient-ils, dans leur ingénue 
conviction. On leur a dit qu'ils allaient voir la 
tour Eiffel. Ce sont de jeunes hommes bien por- 
tants, forts, robustes. Ils sont de la réserve et beau- 
coup d'entre eux ont fait deux ans de service. Ils 
portent tous l'uniforme gris et les bottes jaunes au 
talon ferré. 

Leur enthousiasme bruyant rappelle la gaieté des 
départs pour les manœuvres ; ils n'ont pas de 
préoccupations et ne semblent pas se douter que 
nombre d'entre eux laisseront, là-bas, dans les 
boues de Flandre, leur corps inerte et mutilé. L'al- 
locution de leur chef, au départ, les étreint tous 
encore. On leur a parlé de gloire et on leur a pro- 
mis la Croix-de-Fer ; on leur a dit que Dieu était 
avec eux, le Dieu allemand casqué et cuirassé, qui 
protège l'Allemagne et hait les autres peuples. 

A Nuremberg, j'ai quitté ces soldats qui s'en 
allaient vers la mort. Il neigeait doucement sur la 
vieille petite ville pleine de silence. Le rapide de 
Berlin était en gare, presque vide. Et dans la nuit, 
le train fuyait, cependant que la neige ouatait les 
fenêtres des wagons. Aux arrêts, des hommes cou- 
raient le long du convoi en criant : « Croix-Rouge! 
Croix-Rouge ! » Et parfois, un soldat descendait, 



DE MUNICH A BERLIN 



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un blessé ou un convalescent ; on l'entraînait vers 
la petite baraque de la Croix-Rouge; on lui don- 
nait du bouillon ou du chocolat; on mettait dans 
sa poche des cigares, du pain, puis on le ramenait 
à son compartiment et le train poursuivait sa 
marche rapide. 

Je suis arrivé à Berlin à la brume. Dans les rues, 
des camelots couraient, des journaux sous le bras ; 
partout des gens arrêtés, lisant avidement le der- 
nier « Extra-Blatt». 

Un camelot passa près de moi en criant : « Grande 
victoire sur les Russes... Quatre-vingt mille pri- 
sonniers... Cent mitrailleuses... Cinquante canons 
conquis!... » 



LA RUE A BERLIN 



Berlin, décembre 1914. 



lors que la paix régnait encore dans la vieille 



Europe, je suis venu souvent à Berlin. J'ai 



eu, chaque fois, le même étonnement de- 
vant l'activité des rues, la densité de la foule et 
Tordre qui présidait à la marche rapide et sûre 
des tramways. Dans les grandes rues du centre de 
Berlin, le flot des passants encombrait les trottoirs 
et la chaussée trépidait au passage des autobus, des 
taxis etdes camions. On auraitditTanimation tumul- 
tueuse de Paris, seule ressemblance d'ailleurs à 
laquelle puisse prétendre la ville des Hohenzollern. 
Et la propreté minutieuse des rues, la docilité de la 
foule prompte à obéir au signe impératif des agents, 
la marche lente mais continue des flâneurs, la rai- 
deur comique des officiers, tout cela constituait un 
ensemble caractéristique propre à fixer dans la mé- 
moire une image vivante de la capitale du Nord. 

Or, je m'attendais à trouver un changement pro- 
fond. Quelques journaux avaient donné en teintes 
sombres des physionomies de Berlin ; leur imagi- 




LA RUE A BERLIN 



25 



nation n'avait pu résister au désir d'esquisser les 
calamités que l'avenir réserve, peut-être, à l'orgueil- 
leuse cité ; mais ils se sont trop hâtés. 

Non, la capitale allemande n'est point encore 
morte, ni vide, ni désolée, comme on le croit. Pour 
un spectateur impartial, qui ne voit de la vie berli- 
noise que la façade, aucun changement n'est per- 
ceptible. L'animation des rues ne paraît ni dimi- 
nuée, ni ralentie ; les tramways se succèdent avec 
la même régularité que jadis, et l'étoile compli- 
quée de la Potsdamer-Platz, où huit lignes se croi- 
sent, se doublent et s'enchevêtrent, n'a rien perdu 
de son angoissante insécurité, que tempère le geste 
autoritaire des agents arrêtant, d'un regard ou d'un 
signe, les autos, les trams et les passants. 

Je m'engage à pas lents dans cette interminable 
Leipzigerstrasse, célèbre à Berlin, parce que s'y 
dressent le palais des seigneurs de Prusse et les 
imposants magasins qui font la joie des Berlinoises, 
avides de profiter des « occasions » offertes par 
les liquidations. Les magasins, dont les hautes 
façades rigides s'ornent de statues à demi ébau- 
chées, sont envahis par la foule. Des huissiers 
géants ouvrent et ferment les portes. On s'écrase 
devant les étalages. La dernière nouveauté fait 
fureur ; c'est une vitrine immense où l'on a recons- 
titué, avec des toiles peintes et des soldats en 



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LA RUE A BERLIN 



carton, un bivouac allemand, quelque part, en Bel- 
gique ou en France. Les soldats, de gris vêtus, 
hauts de trente centimètres, ont des attitudes compli- 
quées et drôles dans leur rigidité. Voici un groupe 
qui fume la pipe, assis sous une sorte de cahute 
de branchages recouverte de chaume; d'autres font 
la popote, et sur le feu, que constitue une poire 
électrique rouge, la soupe fume ; la fumée, c'est 
une traînée d'ouate légère qu'un fil ténu tient sus- 
pendue. Des uhlans reviennent d'une patrouille, 
montés sur des chevaux à roulettes ; entre eux, un 
paysan prisonnier, dont les mains sont liées der- 
rière le dos. Dans un coin, à l'écart, des officiers, 
monocle à l'œil, étudient une carte. Et à l'arrière- 
plan, on voit une sentinelle dans son manteau gris, 
le fusil au bras, et qui regarde au loin, là-bas, où 
des fumées, sur la toile peinte, représentent des 
villages en flammes. 

Cette reconstitution, amusante et grossière, em- 
preinte d'un mauvais goût caractéristique, a un 
succès fou... Cent personnes s'écrasent du matin 
au soir, dans un espace de vingt mètres, pour 
admirer ce «chef-d'œuvre». Et les mamans pous- 
sent leurs mioches au premier rang, afin de leur 
montrer les soldats gris qui fument la pipe. 

Une vitrine voisine a un succès au moins égal ; 
c'est là que sont exposés les jouets de Noël, qui se 
balanceront bientôt aux branches du sapin vert 
illuminé, dans les demeures chaudes et joyeuses, 



LA RUE A BERLIN 



2 7 



cependant que des voix d'enfants chanteront : O 
Tannenbaum ! O Tannenbaum ! (O sapin ! O sa- 
pin !) 

Mais cette année, les jouets des enfants allemands 
ne seront pas les boîtes de construction chères à 
notre enfance passée, ni les livres de voyages aux 
fantastiques images, ni les innocents lapins ou les 
moutons non moins angéliques. On ne leur don- 
nera sans doute que ces casques à pointe brillants, 
ou ces fusils, ou ces cuirasses, ou ces petits canons 
qui garnissent du haut en bas l'immense étalage. 
La grande année de guerre (das grosse Kriegsjahr) 
est une année bénie pour les enfants, pour les gar- 
çons, bien entendu, car les filles se contenteront, 
comme toujours, de ménages et de poupées blon- 
des. Déjà, dans la rue, on rencontre des bambins, 
hauts comme ça, vêtus de l'uniforme gris et coiffés 
du casque à pointe. C'est drôle et un peu ridicule, 
mais c'est bien allemand. Et ça l'est plus encore 
quand le gosse porte des lunettes pour corriger son 
strabisme. On dirait alors d'un vieux redevenu tout 
petit. 

* 

* * 

Les magasins de parfumerie paraissent un peu 
vides. Par patriotisme, sans doute, les parfumeurs 
ont enlevé les jolis flacons pleins d'essences flo- 
rales, les jolis flacons de Paris, taillés comme des " 
diamants et qui celaient, sous leurs facettes, la 



28 



LA RUE A BERLIN 



quintessence des fleurs de Grasse et de Nice. 
Mais... le patriotisme n'a rien à faire dans cette 
disparition ; la guerre a joué ce vilain tour aux 
femmes allemandes, et elles ne répandent plus 
autour d'elles vos parfums délicats, célèbres parfu- 
meurs parisiens, car ils n'en ont plus en Alle- 
magne. Les voilà condamnées, les élégantes de 
Berlin, à la camelote des chimistes allemands, aux 
essences de houille, aux synthèses diluées dans des 
alcools rugueux, à ces infâmes parfums de bazar 
qui trahissent leur origine à quinze pas et plus... 

Les magasins de modes et les tailleurs pour 
dames ont inauguré une ère nouvelle. Finie, la 
mode de Paris, indigne des femmes allemandes 
pleines de «Kultur», bonne tout au plus pour des 
Américaines déhanchées ou pour des Russes sans 
pudeur. Ils ont «inventé» la nouvelle, la grande 
mode de Berlin, et pour fêter cette date suprême, 
ils ont lancé la robe « gris de campagne » (Feld- 
graue Mode). Et toutes les femmes qui se disent 
élégantes et croient l'être montrent cette couleur 
devenue un emblème. Il ne leur manque qu'un 
casque à pointe sur leurs cheveux blonds pour 
être dans l'ambiance. 

Les magasins ont ajouté un article à ceux qu'ils 
offrent. C'est la Croix-de-Fer. On la voit partout . 
dans la boutique du marchand de cigares où elle 
étale ses branches sur les boîtes multicolores ; 
dans l'étalage du maroquinier où elle est collée, 



LA RUE A BERLIN 



2 9 



imprimée, gaufrée, repoussée sur tous les objets 
en cuir; dans les papeteries qui l'offrent sous 
forme de calendriers de guerre, sous forme de 
blocs-notes, comme pendentifs aux crayons, aux 
plumes, comme ornement aux buvards. Partout, 
vous dis-je, elle règne comme une obsession. Le 
kaiser, sa femme, ses fils, ses brus, son gendre, 
ses neveux, ses cousins et les cousins de leurs 
cousins la distribuent à corbeilles que veux-tu ! 
Dans ses déplacements, la femme du kronprinz, 
cette brune princesse Cécile aux yeux toujours 
étonnés qui semblent regarder quelque chose qui 
passe, en emporte dans ses malles, mêlées à ses 
robes. Dans un grand geste de semeur, on la 
répand comme une graine sur toute l'Allemagne. 
Les hommes la portent à leur chapeau, à l'en- 
droit où ils mettaient jadis une plume de geai 
ou le petit pinceau à barbe que vous savez. Les 
dames l'étaient sur leur corsage ou se l'épin- 
glent sous le menton ; les enfants même la portent 
sur leur casquette. On ne sait ce qu'il faut le plus 
admirer: ou l'extraordinaire instinct moutonnier 
de ce peuple, ou l'outrecuidant orgueil qu'il mani- 
feste dans son culte pour le sinistre emblème. 

Dans la Friedrichstrasse, les vitrines du Lokal- 
An^eiger s'adornent d'une carte de géographie 
d'imposante envergure. La position des armées y 
est indiquée au moyen de cordonnets dont la cou- 
leur rappelle la nationalité des belligérants. Du côté 



3o 



LA RUE A BERLIN 



russe, le cordon allemand, écrasant Varsovie, 
pousse un triangle menaçant sur la ligne de Petro- 
grad ; les Allemands auraient conquis toute la Po- 
logne russe, seraient à Varsovie et marcheraient 
sur la capitale !... 

Du côté français, le cordon rouge-blanc-noir 
part de Baie, emprisonne les Vosges, englobe dans 
ses replis Belfort, Epinal, Verdun, avale Reims, 
descend plus bas encore, vers Compiègne, puis re- 
monte légèrement pour filer d'un trait droit sur 
Calais, qu'il morcelle déjà!... 

Et du côté autrichien, le cordon jaune et noir 
bouscule les Russes, les boute hors de la Galicie, 
reprend Lemberg et pousse une pointe hardie sur 
Proskurof et la ligne de Kief ; en Serbie, le cordon 
jaune et noir s'est non seulement emparé de Bel- 
grade, mais il foule hardiment le sol serbe dont il 
ne reste plus grand'chose, un petit carré autour de 
Nisch. Et en Turquie, le cordon rouge va déjà de 
la mer Noire à la Caspienne ! 

Cinq cents personnes au moins stationnent de- 
vant cette carte et l'étudient, et l'approuvent, et 
l'admirent. 

* * 

En temps ordinaire, les restaurants et les bras- 
series, tant à Berlin qu'à Munich ou ailleurs, offrent 
aux gens qui éprouvent le besoin de se nourrir, des 
portions d'une ampleur intéressante. Mais aujour- 



LA RUE A BERLIN 



3i 



d'hui, si le prix n'en est pas augmenté, par contre, 
la portion a diminué de moitié, et c'est avec un 
certain émoi que je contemple mon escalope. Cer- 
tainement, si j'avais l'appétit d'un Allemand, ce 
serait maigre ! La fille qui m'a servi, une grosse 
réjouie, me regarde d'un air amusé. Et elle m'ex- 
plique que la viande a un peu augmenté, mais que 
ça ne fait rien puisque c'est toujours le même prix 
sur la carte. Personne ne se plaint; on n'a même 
pas l'air de s'en apercevoir. Par bonheur, on n'a 
pas augmenté la bière. Quelle catastrophe on a évi- 
tée ! L'augmentation de la bière : on pourrait dire 
que c'est la fin de tout !... 

La promenade Unter-den-Linden est assez ani- 
mée malgré le froid humide ; beaucoup d'équipa- 
ges, quelques autos dont la fumée a une odeur 
nauséabonde. Voilà un attroupement près de la 
statue de Frédéric-le-Grand. On a placé autour du 
socles six canons belges et la foule les examine 
inlassablement. Des colporteurs vous offrent des 
cartes représentant cette exhibition de trophées ; 
ils sont insinuants et tenaces et quelque peu auto- 
ritaires, bien que mal vêtus ; la recette est pour la 
Croix-Rouge, aussi se croient-ils permis de vous 
imposer leur camelote. 

Devant le palais du prince impérial, on a exposé 
deux 75 français, dont les pare-balles tordus et 
bosselés attestent qu'ils furent à la bataille. Plus 
loin, sous les fenêtres du prince Eitel, on a placé 



32 



LA RUE A BERLIN 



deux mitrailleuses russes posées sur leurs petites 
roues comme des bêtes sournoises. 

Mais c'est devant le palais impérial que la foule 
s'attarde le plus volontiers ; il y a là quatorze ca- 
nons belges et russes. Du matin au soir, d'innom- 
brables Berlinois les viennent admirer. Des pions 
à cheveux gras et à lunettes y conduisent les élèves 
des écoles et leur font doctement de graves leçons 
sur la guerre ; les élèves les écoutent sans bien 
comprendre, semble-t-il, mais s'amusent à caresser 
la volée grise des canons. Et quand les pions ont 
fini, toute la bande, en rangs et en tapant du talon, 
continue sa promenade vers la statue du vieux 
Fritz, où une autre leçon tombera, non moins 
doctement, de la bouche des pédagogues. 

Ah ! ils ne perdent pas de temps, en Allemagne, 
pour former de nouvelles générations de soldats ! 
Toute l'éducation des enfants est empreinte du 
culte de la force et du sentiment de la domination. 

A peine sortis des langes, on leur colle sur la 
tête une casquette plate, on leur donne un fusil, 
une trompette ou un sabre et on leur apprend à 
jouer au soldat. 

En ce moment, les pions organisent des batailles 
entre deux camps : Français contre Allemands ; 
mais comme les enfants ne veulent pas être les 
Français parce qu'ils sont toujours battus et que 
ce n'est pas drôle, les pions ont imaginé que tous 
ceux qui seraient punis seraient obligés de «faire» 



LA RUE A BERLIN 



33 



les Français ; c'est une dure punition, paraît-il. 
Parfois, on rencontre ces écoliers en bandes, armés 
de leurs jouets guerriers et qui défilent dans les 
rues en chantant la Wacht am Rhein. 

Le soir tombe vite sur Berlin, et les rues s'illu- 
minent. Entrons au Kaiser-Kaffe ; allons lire les 
journaux allemands; allons entendre les récits de 
victoires allemandes, en buvant du « kafTee » alle- 
mand dans des tasses allemandes, cependant que 
de vrais Allemands fument des cigares allemands 
et vous soufflent au nez une fumée allemande ! 



SN ALLEMAGNE 



3 



LE VENTRE ALLEMAND 



Berlin, novembre 1914. 



e Kaiser-Café est le lieu de rendez-vous ordi- 



naire des gros bourgeois de la Friedrichstrasse, 



d'officiers de toutes armes, de riches oisifs et 
de bourgeoises, qui y viennent boire un verre de 
bière entre deux achats dans les grands magasins. 
Les habitués ont leur table, et les garçons leur gar- 
dent jalousement ces places d'élection. Parmi les 
consommateurs, il y a « ces dames » huppées, élé- 
gantes et presque trop parfumées, qui restent as- 
sises de longues heures devant un thé ; parfois, 
elles sont deux, trois ensemble. Elles gardent une 
attitude prude et réservée et s'expriment avec di- 
gnité. 

La vaste salle est pleine, et la fumée, hélas ! est 
intense. Trois vieux messieurs, me voyant seul 
assis près d'une table, s'approchent et me deman- 
dent poliment la permission de s'asseoir. Cette 
courtoisie, qui contraste si étrangement avec l'or- 
dinaire brutalité allemande, m'a toujours vivement 
frappé. 




LE VENTRE ALLEMAND 



35 



Je m'enfonce dans les tas des manteaux suspendus 
derrière moi pour leur faire place, et les trois vieux 
messieurs s'assoient et continuent une conversa- 
tion commencée, comme si j'avais cessé d'exister. 
Mes voisins doivent appartenir au grand commerce ; 
ils ont des trognes bien nourries, des vêtements 
cossus et des gemmes aux doigts. Ils sont décorés 
et portent, à la boutonnière de leur veston, une 
espèce de cravate multicolore d'une ampleur un peu 
ridicule. Ah ! la modestie du petit ruban rouge ou 
de la minuscule rosette ! 

J'écoute involontairement leur conversation. 
D'ailleurs, ils ne paraissent nullement se douter 
que je les entends. Ils parlent du prix maximum 
que le gouvernement vient de décréter pour le blé 
et les pommes de terre. Cette décision du gouver- 
nement est, à leur avis, une mesure imprudente et 
maladroite; elle aura pour effet immédiat d'affamer 
rapidement le petit peuple, dont les réserves sont 
maigres. Elle déclanche la spéculation et provoque 
la disparition des stocks escamotés par les gros pro- 
ducteurs, qui entendent profiter de la prime men- 
suelle par hectolitre. Mais voilà, tous ces gros pro- 
ducteurs du Brandebourg, de la Prusse orientale, 
de la Silésie, de la Posnanie, tous ces propriétaires 
d'immenses domaines sont membres ou parents 
de membres de la Chambre des seigneurs et comme 
tels ont voix prépondérante dans les décisions du 
gouvernement. C'est à leur profit que le décret du 



36 



LE VENTRE ALLEMAND 



prix maximum des pommes de terre a été rendu. 
C'est sans doute pour les indemniser des sacrifices 
qu'ils ont dû consentir lors du vote de l'impôt de 
guerre; ils reprennent d'une main ce qu'ils ont dû 
lâcher de l'autre. Charité bien ordonnée.... 

A propos du blé, le gouvernement s'est trouvé 
acculé et il a dû céder à la pression des grandes 
banques de Francfort ; elles possèdent toutes les 
réserves et la prime de i mark 5o par quintal et 
par mois n'est pas à dédaigner. Et comme ces ban- 
ques sont les soutiens les plus sûrs de la Banque 
d'empire que son découvert de deux milliards et 
demi pourrait bien embarrasser un jour, malgré 
tout l'or dont on prétend qu'elle dispose, le décret 
du prix maximum est une compensation. 

Est-ce que l'Etat n'aurait pas dû s'emparer des 
stocks au lieu de favoriser quelques gros Frei- 
herren ou quelques richissimes banquiers? Oui, 
mais tous ces messieurs, comtes ou banquiers, sont 
tabous; défense d'y toucher; tant pis pour le petit 
ouvrier qui n'aura pas de kartoffeln ou de pain... 
qu'il mange de la brioche ! 

Mes trois vieux, à la boutonnière encravatée, 
s'indignent avec tranquillité. Leur pitié pour le 
pauvre prolétaire ne paraît pas sincère; ne serait-ce 
pas plutôt de la jalousie de commerçants qui voient 
avec dépit des confrères mieux partagés? Je ne le 
veux point rechercher. 

Et voici que l'un d'eux, après avoir vidé son 



LE VENTRE ALLEMAND 



37 



verre, tend un doigt vers ma cravate qui s'orne 
d'un écusson. 

— Eh bien, me dit-il, qu'est-ce qu'on pense de 
nous, en Suisse? 

Le léger accent que je possède les fixe aussitôt. 

— Ah ! vous êtes un Welsche, vous ? Vous en 
tenez pour la France, sans doute? 

— J'en tiens pour tous ceux qui se battent et qui 
sont malheureux. 

Cette réponse ambiguë ne leur déplaît pas, mais 
ils insistent. Est-ce que les Suisses sont pour les 
Allemands ou pour les alliés ? Est-ce que les Suisses 
admettent enfin que tout ce que disent les Fran- 
çais, les Anglais et les Russes est faux et que seul 
le grand quartier général allemand dit la vérité, la 
vraie vérité allemande? Est-ce qu'on commence à 
admettre la légitimité de la violation de la Belgique 
par les Allemands, puisqu'on sait, maintenant, que 
la Belgique était d'accord avec la France et l'Angle- 
terre pour déclarer la guerre à l'Allemagne? 

— En Suisse, on a grande pitié pour les pauvres 
Belges et on fait ce qu'on peut pour leur venir en 
aide. 

— Y a... mais les Belges ne méritent pas de pitié. 

— Et pourquoi donc? 

— C'est leur faute. 

— Oui, je sais; vous leur reprochez d'avoir re- 
fusé le passage à vos troupes. C'était leur droit de 
neutres. 



38 



LE VENTRE ALLEMAND 



— Ils ont tiré sur nos troupes. 

— Est-ce bien vrai? Si même c'est vrai, ils ont 
eu raison. Essayez un peu d'entrer en Suisse et 
vous verrez si le peuple tout entier, hommes, fem- 
mes, vieillards, enfants, tous, ne se lèveront pas 
pour vous frapper avec les haches, avec les four- 
ches, avec les faux, s'ils n'ont pas de fusils. 

J'ai mis quelque vivacité dans cette affirmation, 
et un froid règne, un instant. Mais je poursuis, 
changeant de sujet : 

— Est-ce vrai, dis-je, que le cuivre devient rare? 
On le cote bien cher, aujourd'hui ? 

— Rare... oui, un peu. C'est la faute à ces «mau- 
dits » Anglais. Cent cinquante marks, trois fois plus 
qu'avant... Mais attendez; vous ne savez pas ce 
dont le peuple allemand est capable. Le cuivre est 
rare, eh bien, le gouvernement en aura tant qu'il 
voudra. Dans toutes les grandes villes de l'empire, 
les commerçants ont offert tout le cuivre qui gar- 
nit les devantures des magasins, les plaques,, les 
barres, les colon nettes, les torsades, les supports. 
Du cuivre, il y en aura, monsieur. 

Oui, sans doute, une goutte d'eau dans la mer. 

Et je continue à questionner à propos du nitrate 
que le Chili ne peut plus envoyer et dont les fabri- 
cants d'explosifs ont grand besoin ; à propos du 
coton et de ses déchets, indispensables pour la pré- 
paration des poudres, et dont la fourniture par 
l'Amérique ou l'Egypte est devenue impossible; à 



LE VENTRE ALLEMAND 



3 9 



propos du brome et de la potasse; à propos de la 
laine, du drap... 

Mes bourgeois paraissent un peu gênés ; cependant, 
ils « affirment» que le pays a tout ce dont il a be- 
soin, qu'il n'attend rien de l'étranger, qu'il peut, 
au contraire, fournir des vivres aux neutres, du 
charbon aux Suisses, par exemple, et que le blocus 
de la mer par les « infâmes » Anglais n'a aucune 
importance. La guerre atteint évidemment le com- 
merce d'exportation, mais, quand la guerre sera 
finie, l'Allemagne triomphante fera payer bien 
cher aux Anglais les petits ennuis qu'elle aura dû 
subir. Et l'un des vieux termine l'entretien d'une 
voix rogue : 

— Uebrigens kœnnen Neutralen an den Dingen 
nichts verstehen. (D'ailleurs, les neutres ne peu- 
vent rien comprendre à ces choses.) 

Ils se lèvent, mécontents, me saluent et s'en 
vont. 

Et tout à coup j'aperçois, tranquillement installé 
devant son thé, un Français, un vrai, un authen- 
tique Français, plus que cela même, un Parisien, 
qui, jadis, représentait en Allemagne une grande 
maison française; je ne dis pas quelle maison, on 
comprendra pourquoi. Je me précipite : 

— Qu'est-ce que vous faites ici? Vous n'êtes 
donc pas interné, fusillé, mort? 

— Mais non, mais non ; j'ai des immunités. 
Mes amitiés avec plusieurs grosses légumes, à qu 



4 o 



LE VENTRE ALLEMAND 



j'ai fourni... ce que vous savez... me valent la li- 
berté dont je jouis ici. Nos intérêts m'obligent à 
rester. D'ailleurs, me laisserait-on partir ? Je vais 
tous les quinze jours au bureau de guerre de la 
préfecture de police faire timbrer ma feuille, etc'est 
tout. On me laisse bien tranquille. Mais donnez- 
moi vite des nouvelles de France. Les journaux 
allemands me rendent malade. 

Je m'empresse de le satisfaire. Il est heureux de 
savoir enfin que la France existe encore et que, 
malgré les journaux allemands, elle a une bonne 
et fière armée, qui tient tête solidement aux troupes 
de l'empereur. 

Les impudents détenteurs de la « vérité alle- 
mande » en arrivent à faire croire aux étrangers 
eux-mêmes que l'Europe a cessé de vivre et que 
l'Allemagne accumule les triomphes. 

* 

* * 

Le peuple allemand tout entier est certain de la 
victoire, de l'invincibilité de l'armée, de la pureté, 
de la sainteté même de la cause qu'elle défend. Si 
l'exercice de la liberté a développé chez les nations 
républicaines le sens de l'individualité qui favorise 
Péclosion des initiatives et développe les énergies 
particulières, le caporalisme allemand a donné au 
peuple une âme collective qui ne s'émeut qu'au 
souffle venu d'en haut. Le chimiste Ostwald y voit 
l'affirmation d'une supériorité que notre culture 



LE VENTRE ALLEMAND 



4* 



latine ne peut ni comprendre ni tolérer. Il est con- 
cevable qu'avec sa mentalité apprêtée, le peuple 
allemand participe, dans une confiance aveugle, au 
concept de ses dirigeants et qu'il admette pour vé- 
rité évangélique tout ce qui lui vient des sphères 
ultra-terrestres où régnent son empereur et ses 
ministres. C'est pourquoi l'Allemand est sincère 
lorsqu'il affirme que seul le grand état-major pro- 
clame la vérité, alors que les alliés ne publient que 
mensonges ; lorsqu'il prétend que seule l'agence 
WolfT annonce des faits précis et véridiques, et que 
les journaux « ennemis » sont des Lugenfabrik 
(des fabriques de mensonges) ; lorsqu'il soutient 
que l'Allemagne avait le droit de violer la Belgique 
puisque celle-ci avait un traité secret avec l'Angle- 
terre. Aucun argument n'est capable de le convain- 
cre ; lui seul a raison et tous les autres peuples 
mentent. Aussi peut-on admettre sans étonnement 
que le peuple soit aussi ardemment convaincu que 
l'Allemagne sera victorieuse, même si le monde 
entier se dressait contre elle. 

Cependant, malgré l'unanimité de ce sentiment, 
qui ne laisse aucune place au doute ou au décou- 
ragement, il est certains milieux où l'on murmure 
à voix basse, et où se répète bien souvent, depuis 
quelque temps, une phrase que j'ai entendue sans 
surprise : 

— Wie lange wircT s dauern ? (Combien de temps 
cela va-t-il durer?) 



4 2 



C'est tout là-bas, aux confins des faubourgs, 
dans l'Aubervilliers berlinois. Les rues sont droites, 
propres, larges, les maisons neuves et bien cons- 
truites ; mais la misère y règne. Le chômage a vidé 
les usines, et le peuple d'ouvriers et d'ouvrières 
qu'elles faisaient vivre demeure inoccupé, avec la 
perspective de la faim prochaine. 

Sous les portes, des femmes, entourées d'enfants^ 
parlent de la guerre ; elles lisent entre elles les let- 
tres reçues du front ; elles se plaignent de la rareté 
du pétrole; de l'annonce faite par un épicier qu'il 
n'a plus de pommes de terre ; de la rigueur des 
propriétaires qui ne veulent accorder aucun délai; 
des services du gaz, qui coupent impitoyablement 
la fourniture au moindre retard ; de l'ennui des 
longues stations au bureau de guerre pour toucher 
la maigre indemnité qu'on leur jette comme une 
aumône... 

Et la phrase revient, navrante, obstinée, dans 
leurs tristes lamentations : 

— Wie lange wird's dauern ? 

Elles la prononcent à voix basse, comme une 
chose défendue, en jetant autour d'elles des regards 
soupçonneux. 

Et dans les brasseries enfumées, autour des ta- 
bles ruisselantes de bière, les hommes, après les 
discussions stratégiques, se regardent d'un air las 
et soupirent : 

— Wie lange wird's dauern ? 



LE VENTRE ALLEMAND 



4 3 



L'argent est rare ; l'ouvrier allemand n'est pas 
économe par nature, et les épiciers ne font pas de 
crédit parce que leurs marchandises s'épuisent et 
qu'ils ont des difficultés à les renouveler à cause 
du décret du prix maximum qui a fermé toutes les 
portes des réserves. Plus de pommes de terre dans 
le quartier et le pain est une affreuse galette ; plus 
de pétrole, plus de riz, plus de nudeln (macaroni); 
les' riches ont dévalisé les magasins. Que va-t-on 
devenir? 

Et voici que la Prusse orientale jette dans les 
villes ses réfugiés par milliers !... 



HAMBOURG-LA-MORTE 



Hambourg, décembre 1914. 



ur les campagnes jaunies, silencieuses, le 



brouillard traîne ses loques ; la vapeur de 



la locomotive enveloppe les wagons et pose 
des voiles blancs, impénétrables, sur les glaces 
embuées des compartiments. Le train file, rapide, 
vers le nord. 

Le soir tombe, à l'arrivée, malgré l'heure encore 
diurne ; le brouillard fait une nuit hâtive. Il est 
mouillé glacé, pénétrant ; les rues sont humides, 
comme après une grande pluie ; les passants se 
hâtent, le nez enfoui dans leur foulard. Il pèse 
quelque chose de lugubre sur cette ville ordinaire- 
ment joyeuse et vibrante. 

Et je me rends compte, après quelques tours 
dans les rues, que cette tristesse tombe du ciel 
noir. On a restreint l'éclairage, et la lumière qui 
lutte contre le brouillard terne laisse les rues et les 
places dans une demi-obscurité pleine d'angoisse. 

A l'hôtel, je suis presque seul dans l'immense 
salle à manger. Où sont-elles les foules qui jadis 




HAMBOURG-LA-MORTE 



4 5 



entouraient ces tables aux nappes fraîches ? Où, 
ces bons bourgeois qu'une nourriture copieuse 
emplissait de bien-être et de gaieté, et qui, en 
levant leurs grands verres de bière blonde, échan- 
geaient, d'un groupe à l'autre, des compliments... 
Prosit ! Gesundheit / Où, ces garçons affairés cou- 
rant entre les tables, les bras chargés de plats ? 
Où, ces filles au lourd corsage, apportant à bout 
de bras les verres de bière au flanc bombé ou les 
longues flûtes de cristal ? Ce soir, c'est un silence 
pesant, dans le restaurant trop doré où les globes 
électriques restent éteints. 

Dans un angle, un couple de vieilles gens mange 
sans lever les yeux. Et je suis seul à cette table, 
avec la lumière crue d'une ampoule qui brille au- 
dessus de ma tête, cependant que le reste de la 
salle demeure plongé dans une pénombre mysté- 
rieuse. Le garçon, assis dans un coin, somnole en 
attendant que d'un doigt discret je l'appelle. Le 
silence de la rue, qu'interrompt de temps en temps 
le grincement des roues d'un tram sur les rails, 
répond au silence de l'hôtel ; la rue est vide ; la 
maison est vide ; on se croirait dans quelque 
petit trou de province où la vie s'éteint à la 
nuit. 

Cela devient une obsession qui abrège mon repas. 
J'ai besoin de lumière et de bruit pour dissiper le 
spleen qui me gagne. Je vais par les rues, cher- 
chant les coins de lumière. Je longe les quais de 



4 6 



HAMBOURG-LA-MORTE 



l'Alster ; pas de promeneurs dans ces larges ave- 
nues ; à peine quelques silhouettes qu'on distingue 
mal et qui se hâtent sous la bruine. Me voici de- 
vant le lourd et monumental « Hamburger-Hof », 
le grand hôtel aristocratique où decendent les 
princes, les officiers... et les commis-voyageurs 
en cigares. 

Les globes de la chaussée illuminent le bas de 
la façade, mais le haut demeure obscur et fermé ; 
seule, une petite lumière brille au sommet de la 
maison. 

Voici le grand « Alster-Café», célèbre dans toute 
l'Allemagne pour sa situation unique sur l'Alster, 
ce petit lac au milieu de la ville ; célèbre aussi 
pour son orchestre, sa cuisine « française », ses 
vins «français» et son café. On s'y donne rendez- 
vous de tous les coins de l'empire; à Hambourg, 
pas besoin d'adresse : on est certain de se rencon- 
trer à l'Alster. Près de l'entrée, il y a une grande 
vitrine où l'on expose les lettres venues de toutes 
les parties du monde. 

En été, ce café est un séjour charmant ; en été 
et en temps de paix, on y coule doucement d'agréa- 
bles heures ; les eaux calmes de l'Alster réfléchis- 
sent le ciel bleu et les nuages ; d'innombrables 
petits bateaux et des « mouches » rapides se croi- 
sent en tous sens. Des cygnes arquent leur long col 
et gonflent leurs ailes le long des rives. Et quand 
le soir descend, les roses et les violets du ciel 



HAMBOURG-LA -MORTE 



47 



incendient l'eau paisible et mettent des plaques 
intenses de couleur sur les façades sculptées des 
maisons. 

Mais ce soir ! Il règne un malaise indéfinissable 
dans ses salles ornées, malgré la lumière ; les con- 
sommateurs, clairsemés, parlent entre eux à voix 
basse, chuchotent, avec des regards furtifs, comme 
s'ils disaient des choses défendues. D'autres de- 
meurent immobiles, silencieux, indifférents. D'au- 
tres encore lisent interminablement des journaux. 
L'orchestre semble assoupi et sa musique ne par- 
vient pas à secouer l'inquiète immobilité du lieu. 

L'ennui déborde de partout ; on se sent irrésis- 
tiblement envahi par la lassitude, par le besoin 
d'échapper à cette tristesse qui étreint et qui aug- 
mente à mesure que s'écoule le temps. Dans la rue, 
le brouillard semble plus épais, plus humide, plus 
endeuillé ; on marche vite et le bruit des pas 
résonne comme un son étrange sur l'hôtel vide 
dont un concierge lent et triste m'ouvre la porte. 

Tous les Français qui ont vu Hambourg peu- 
vent l'attester : il règne dans cette ville une acti- 
vité dont on a rarement un autre exemple. Il suffit 
de descendre vers le port pour en garder l'inou- 
bliable impression. Ce large fleuve, l'Elbe, aux 
eaux grises que fouillent constamment des hélices 
ou des rames, contient une intensité de vie qu'on 
ne s'imagine pas aisément si on ne l'a vue. 

D'immenses docks en briques rouges, aux clo- 



4 8 



HAMBOURG-LA-MORTE 



chetons élancés, bordent les deux rives ; il en vient, 
du matin au soir, un bourdonnement énorme fait 
du grincement des poulies chargeant et déchar- 
geant les navires ; des appels et des cris d'un 
peuple de débardeurs ; des sifflements de la vapeur 
qui actionnne les treuils; du choc des caisses et 
des ballots qu'on arrime dans les cales ou qu'on 
range sur les quais. C'est une rumeur obsédante 
et formidable, colorée, pleine de gaieté, qui monte 
du fleuve avec les nuages blancs de la vapeur ou les 
fumées sombres des navires : cela emplit tout le 
ciel, et sur la ville planent toujours des nuées grises 
que la brise disperse au loin. Parfois, surgit le 
corps immense d'un navire au milieu de l'eau trou- 
blée. C'est un paquebot qui arrive, haletant, traîné 
par les petits remorqueurs ; ou bien c'est un grand 
transatlantique qui part, avec ses oriflammes aux 
mâts et le grouillement des passagers sur les ponts. 
Et sans cesse, des barques légères glissent sur l'eau 
qui frissonne ; de petits bateaux à vapeur vont d'un 
bord à l'autre, chargés à couler. De lourds chalands 
noirs passent à la file d'une allure pesante. Des bate- 
liers invitent les touristes, du geste, à visiter le port 
dans leurs bachots qui fleurent le goudron et la 
saumure. La cloche des petits transbordeurs tinte 
sans arrêt et par-dessus cette gamme colorée passe, 
avec une brutalité rageuse, le hurlement des sirènes 
dont l'appel violent a quelque chose de plaintif, de 
douloureux et d'agressif tout à la fois. 



HAMBOURG-LA-MORTE 



49 



L'intensité de vie qui monte de l'Elbe vous 
absorbe peu à peu ; on ne peut s'éloigner; on vibre 
avec le tintement des plaques de métal, heurtées 
quelque part, avec les cris des ouvriers, avec le 
son des cloches d'appel, avec les sifflements qui se 
croisent dans l'air, avec cette rumeur puissante qui 
passe sur l'eau grise, s'enfle soudain, rejaillit d'un 
bord à l'autre et qui suit dans sa progression lente 
la marche des grands navires portant aux horizons 
lointains les couleurs allemandes. 

Et sur son piédestal de granit, figé dans sa pose 
de preux germanique, le Bismarck géant regarde, 
du haut de sa colline, le port trépidant, enfumé, 
dont les clameurs montent à lui comme un hom- 
mage. 

* * 

Aujourd'hui, c'est la mort! C'est la mort et le 
silence, sous le baiser humide de la bruine. 

Dans les petites rues qui bordent le fleuve, qui 
courent, étroites et tortueuses, avec des méandres 
bizarres entre les murs décrépits des vieilles mai- 
sons, c'est le silence et la tristesse. Des ouvriers, 
des vieux à barbe grise vont lentement le long des 
quais, désœuvrés, et poursuivent une promenade 
qui trompe leur ennui. Les innombrables estami- 
nets qui dressent, comme des trognes joyeuses, 
leurs façades et leurs enseignes en face de l'eau, 
ont beau se faire inviteurs avec Péblouissement des 

EN ALLEMAGNE 4 



5o 



HAMBOURG-LA-MORTE 



flacons derrière leurs vitres, il n'y vient plus la 
foule des marins qui, jadis, faisaient trembler les 
murailles quand ils hurlaient leurs chansons à 
boire. On n'y voit plus d'Anglais secs et tran- 
quilles, qui buvaient le gin et le whisky en fumant 
leurs pipes courtes; plus d'Américains aux traits 
durs, maigres et rasés, dont les querelles étaient 
illustres; plus de Français bruyants; plus d'Ita- 
liens amateurs de filles et de musique; plus d'Es- 
pagnols, plus de Suédois, plus de Russes.... 

Sur les chaises au bois dur, quelques vieux de- 
meurent affaissés devant une cruche vide, à parler 
de la guerre, des jeunes gens qui sont là-bas, au 
front, des espoirs inouïs donnés par les journaux. 
Et les heures passent dans une somnolence tiède, 
sous l'œil navré des cabaretiers. 

L'eau calme de l'Elbe coule lente, lente., entre les 
docks déserts aux baies vides. Les grues dressent 
de longs bras inoccupés dans le brouillard; les 
barques oscillent doucement au long du quai, leurs 
rames inutiles couchées dans le bateau. Et les pe- 
tits vapeurs qui faisaient pour dix pfennigs le tour 
du port et charriaient des caravanes de touristes, 
les petits vapeurs demeurent ancrés côte à côte 
comme des chevaux paisibles dans l'écurie en- 
dormie. De temps en temps, l'un d'eux s'éloigne, 
fait sa course presque à vide et revient, seule ani- 
mation sur le désert de l'eau. 

Là-bas, où la brume s'épaissit, quelques masses 



HAMBOURG-LA-MORTE 



5i 



noires, des paquebots, survivants de l'immense 
désastre. Les autres, ceux qui couraient les mers, 
ne reviendront plus dans leur Elbe. L'Anglais a 
mis sur eux les griffes du léopard. Et ceux qui 
reposent à présent, au fond de la mer, avec un 
coup de torpille dans leur flanc! Et ceux que des 
mines sournoises ont atteints! Et ceux qui se ca- 
chent, anxieux, chez les neutres, chez l'Américain, 
chez l'Italien, avec la crainte quotidienne que le 
neutre ne devienne, demain, l'ennemi! 

Ils sont là-bas quelques-uns sous la brume, der- 
niers témoins de la splendeur passée et des jours 
heureux; leurs mâts se dressent, tristes dans le ciel 
froid; aucune flamme ne les anime; aucune fumée 
ne s'échappe de leurs cheminées. Ils dorment sous 
le ciel mort, dans un abandon navré, et Peau coule 
lente et calme, l'eau de l'Elbe déserte entre les 
docks fermés. 

Plus de bruit! Plus de sifflets! Plus de sirènes! 
Plus de rumeur! C'est la mort et le silence sous le 
baiser humide de la bruine.... 

Mais dans la ville, le commerce local ouvre en- 
core les magasins, et comme toujours, les gens 
vont et viennent, marchandent, achètent et passent 
avec leurs paquets. Il faut bien vivre, malgré tout. 
La ruine du port est immense, irréparable, c'est 
vrai. Les armateurs ont tout perdu; les grandes 
compagnies ont vu s'effondrer leur puissance. Les 
assureurs sont aux abois, et pourtant, il faut vivre, 



52 



HAMBOURG-LA-MORTE 



et la vie continue. Mais c'est la vie sous un ciel de 
tristesse, que n'anime plus le sang vigoureux qui 
venait du port, jadis.... 

Et cette vie qu'il faut subir a mis de la mort 
dans d'autres coins de la ville. Le quartier de Sanct- 
Pauli, jadis le quartier du plaisir, de la joie, de l'a- 
mour et des jeux, le quartier de Sanct-Pauli est 
plus mort que la mort. Cette avenue élégante est 
déserte comme le port, Fermés, les musics-halls 
aux salles dorées, aux bars étincelants ; fermés, les 
restaurants et leurs « chambres séparées»; fermées, 
les boutiques où l'on vendait de tout et du vin. 
Quelques obstinés gardent encore ouvert l'huis de 
leur temple, mais c'est en vain qu'ils attendent le 
client; l'avenue est vide, comme le port. 

Et là-bas, à Altona, chez Hagenbeck, où l'art 
d'un savant et l'audace d'un homme d'affaires ont 
créé, sous le ciel du nord, un coin des régions tro- 
picales, c'est aussi le silence. La merveilleuse mé- 
nagerie a perdu ses élèves les plus beaux, échoués 
lamentablement en Suisse, dans les neiges du Jura 
neuchâtelois. Les parcs sont vides; les montagnes 
artificielles n'ont plus de tigres ni de lions, et les 
promeneurs ne viennent plus. 

La bruine tombe, plus fine, plus glaciale; le 
brouillard s'épaissit sur l'Elbe silencieuse. Sur la 
ville, il y a un lourd voile noir de torpeur et de 
tristesse, un voile sinistre de deuil et de déso- 
lation. 



H AMBOU RG-LA-MORTE 



53 



Le port est mort; l'Elbe est déserte, et du haut 
de son piédestal de granit, appuyé sur un glaive 
de pierre, figé dans son attitude de preux ger- 
manique, le Bismarck géant ouvre ses grands 
yeux vides sur l'Elbe désolée et sur Hambourg- 
la-Morte. 



DE ZOSSEN A DRESDE 



Genève, décembre 1914. 



vant mon départ pour l'Allemagne, l'émi- 



nent président du bureau international de 



la Croix-Rouge, M. Gustave Ador, m'avait 
dit : « Essayez d'approcher d'un camp de prison- 
niers ; essayez d'apprendre s'ils sont traités avec 
humanité, s'ils sont bien abrités et s'ils ne souf- 
frent point de rigueurs inutiles. » Mais alors les 
relations entre le bureau international et les gardes- 
chiourmes allemands étaient encore tendues et je 
n'avais aucun mandat officiel. Aussi, impossible 
de visiter un camp, et, pour ma sécurité person- 
nelle, je ne pouvais me hasarder à passer outre 
aux défenses sévères qui en interdisent l'approche. 
Je dus me borner à quêter des informations dans 
divers milieux. Je dois à la vérité de proclamer 
l'unanimité des échos affirmant que les prisonniers 
de guerre français, anglais, belges ou russes ne su- 
bissent pas de mauvais traitements, qu'on leur 
donne le nécessaire pour assurer leur existence, 
qu'ils habitent des baraquements où le froid ne les 




DE ZOSSEN A DRESDE 



55 



atteint pas, et qu'en somme, si leur sort n'a rien 
d'enviable, ils ne sont pas l'objet d'une malignité 
persécutrice, comme on le croit trop volontiers. 

Le ministre de Suisse à Berlin, M. de Clapa- 
rède, a bien voulu me confirmer les affirmations 
recueillies. 

En arrivant près de Munich, j'avais vu, sur la 
voie, des prisonniers français, des coloniaux ; ils 
étaient occupés au déchargement des wagons. Les 
prisonniers travaillent, en effet; ils trompent ainsi 
l'ennui de la captivité ; ils touchent un salaire, in- 
fime il est vrai, mais qui leur permet cependant de 
s'offrir, à la cantine, quelques douceurs. D'ailleurs, 
ils ne sont point obligés au travail ; on ne les traite 
nullement comme des forçats, et ceux que leur in- 
clination ou leurs forces affaiblies n'incitent pas 
aux mouvements violents se promènent, les mains 
dans les poches, en rêvant. 

J'ai vu de près le grand camp de concentration 
de Zossen, situé à une heure de Berlin. Je n'ai pu 
pénétrer dans l'enceinte, ni parler aux prisonniers; 
mais je les ai vus, les pauvres, à quelques pas ; 
leur cité comporte un certain nombre de baraque- 
ments, une vingtaine peut-être, placés régulière- 
ment à côté les uns des autres, séparés par de 
larges avenues. Le camp est entouré d'une palis- 
sade ; il a une forme carrée et occupe une super- 
ficie d'environ dix hectares. Les baraquements sont 
en bois; une toile grise les recouvre entièrement, 



56 



DE ZOSSEN A DRESDE 



et la construction de ces abris a été prévue pour 
qu'ils puissent résister aux grands froids de la ré- 
gion. 

Des baraques de petits marchands sont installées 
à proximité du camp. Un de ces commerçants, qui 
vend du jambon, m'affirme que les prisonniers 
ont tout ce dont ils ont besoin pour leur hygiène, 
eau froide et chaude, savon, et que leur nourriture 
est exactement celle du soldat allemand. Mais, hé- 
las ! on sait comment il est nourri, le soldat alle- 
mand, et il est probable que l'article nourriture 
est le point sombre de la condition des prison- 
niers. 

La garde du camp est assurée par des soldats 
qui se promènent, roides, le fusil sur l'épaule ou 
sous le bras. Des officiers viennent de temps en 
temps jeter un coup d'œil le long des palissades et 
regagnent leur auto qui stationne non loin de là» 
Le camp est placé sur un terrain sablonneux, qui 
s'élève en pente douce vers la forêt prochaine ; 
d'un côté, il borde la voie ferrée. Il paraît bien or- 
ganisé. La propreté extérieure est méticuleuse. 

Quel saisissement de voir les pantalons rouges 
en arrivant du train ! Et comme il faut se faire vio- 
lence pour résister au désir de leur crier : « Bon- 
jour, bonjour, petits soldats de France ! Espérez, 
la délivrance viendra bientôt ! » 



* 

* * 



DE ZOSSEN A DRESDE 



57 



Dresde, comme Berlin, n'a guère changé de phy- 
sionomie. J'ai pris le tramway pour Blasewitz, où 
je voulais voir un ami, jeune confrère allemand. 
Il neigeait et les rues étaient mouillées. Beaucoup 
de monde, beaucoup de parapluies. A Blasewitz, 
faubourg de Dresde, où vit, dans de petites maisons 
tranquilles, une population de modestes bourgeois, 
je ne rencontrai pas mon ami. Il appartient au 
landsturm non exercé et pensait n'être point ap- 
pelé. Mais depuis deux jours, et malgré ses yeux 
malades, il est encaserné. Je fus le voir à Neustadt; 
son contingent, fort de quatre cents hommes, oc- 
cupe la salle de bal d'un établissement d'été. Mon 
ami portait le costume de travail des recrues alle- 
mandes ; il était très las. On éveille les recrues à 
cinq heures et demie du matin ; on leur apprend le 
pas de parade, et cela leur donne des douleurs lan- 
cinantes dans les muscles des cuisses; on leur ap- 
prend à marcher en formation de troupes ; on va 
leur mettre un fusil dans les mains et dans six se- 
maines ces presque-soldats partiront pour le front. 
Je rapporte fidèlement l'affirmation d'un soldat. 
Ceci ne veut point dire que l'Allemagne soit à court 
de troupes ; c'est un symptôme, simplement. 

J'ai vu aussi, dans les rues de Dresde, des déta- 
chements de landsturm composés d'hommes mûrs. 
Pourquoi les Allemands se défendent-ils tant quand 
la presse étrangère publie ces mots : « hommes 
mûrs » ? Sans doute, ces soldats n'étaient point 



58 



DE ZOSSEN A DRESDE 



dos vieillards ; ils se tenaient droit et marchaient 
d'un pas solide; mais ce n'étaient pas non plus 
des éphèbes, au contraire ; leur poil gris démentait 
qu'ils fussent de première et même de seconde jeu- 
nesse. Ces hommes appartenant aux formations de 
réserve destinées au service intérieur, avaient une 
allure lente, alourdie par le sac, le manteau et les 
bottes pesantes ; ce ne sont plus des soldats pour 
les batailles, pour les longues marches, pour les 
manœuvres exténuantes. Le bruit court qu'eux 
aussi partiront pour le front. C'est un Hollandais 
qui me Ta affirmé. Il m'a dit aussi son sentiment 
sur la valeur réelle des Zeppelins. Le peuple, à qui 
on a raconté tant de... contre-vérités, le peuple 
croit aussi dur que le fer à son armée de croiseurs 
aériens. Il la dote de capacités merveilleuses et ne 
doute pas un instant que l'Angleterre ne doive 
trembler de la voir arriver, un beau jour, dans le 
ciel de Londres. 

Les Hollandais, assez nombreux en Allemagne, 
n'ont jamais caché jusqu'à présent leur sympathie 
pour leur grande voisine. Mais c'est le propre de 
l'Allemand de s'aliéner ses meilleurs amis par la 
brutalité de ses procédés et la méprisante attitude 
qu'il adopte à l'égard des peuples qui l'environnent. 
Depuis le début de la guerre, les idées des Hollan- 
dais ont bien changé ; d'un bout à l'autre du pays 
de Sa Gracieuse Majesté ne règne plus qu'un senti- 
ment : la sympathie pour les alliés et l'espoir dans 



DE ZOSSEN A DRESDE 



5 9 



leur victoire. Ils ont compris, les bons et honnêtes 
Néerlandais, que la victoire allemande leur coûte- 
rait l'indépendance et la liberté. Le sort de la Bel- 
gique, en touchant leur cœur, leur a ouvert les 
yeux. Aussi les rapports entre Allemands et Hol- 
landais sont-ils des plus tendus, car dans leur tran- 
quille entêtement, ceux-ci ne cachent pas leur sym- 
pathie et la raison de leur méfiance pour les 
Teutons. 

On n'est pas encore revenu, en Allemagne, de 
la surprise et de l'irritation causées par l'attitude 
énergique de la Hollande quand les Allemands 
voulurent se servir des bouches de l'Escaut pour 
ravitailler Anvers en troupes et en artillerie. Les 
canons de Flessingue rendent Anvers sans valeur 
pour les Prussiens. On était convaincu — oh ! l'in- 
fatuation puérile des Allemands i — que les Hol- 
landais ouvriraient les portes de l'Escaut toutes 
grandes en disant : 

— Mais comment donc ! Faites comme chez 
vous ! 

Et voilà que ces marchands de beurre et de 
fromage se mettent en travers ! A-t-on jamais vu 
pareille impertinence? L'homme au «chiffon de 
papier» et son impérial patron en ont dû jaunir de 
dépit. 

Les Allemands ne comprendront sans doute 
jamais que la grande raison du revirement des 
Hollandais — sans compter les Suisses, les Danois, 



6o 



DE ZOSSEN A DRESDE 



îes Suédois et les Norvégiens — réside dans l'in- 
justifiable violation de la Belgique et dans le traite- 
ment que les généraux du kaiser et leurs soldats 
ont infligé à ce malheureux pays. Dans leur orgueil 
maladif, les Allemands ont compté sans la répro- 
bation que ces actes devaient soulever chez les 
neutres, che% tous les neutres, et si aujourd'hui le 
nom allemand est couvert de mépris et de haine, 
nul ne peut s'en étonner. A quoi servent toutes 
les justifications dont les Allemands inondent les 
neutres? A fortifier ceux-ci dans leur conviction : 
qu'un acte légitime n'a pas besoin d'être justifié 
et que les efforts faits dans ce sens par l'Allemagne 
ne servent qu'à prouver mieux l'iniquité de sa con- 
duite. 

Je me suis un peu égaré chez les Hollandais ; je 
reviens à Dresde. J'espérais saisir, dans les con- 
versations, dans les attitudes, dans les propos sur- 
pris çà et là, les signes d'un détachement possible 
des Saxons de la cause prussienne. Je dois avouer 
que rien, jusqu'ici, ne peut laisser supposer que la 
Saxe songe à rompre le pacte qui la lie à l'empire. 
La confiance dans la victoire, dans l'écrasement 
des alliés, dans une évolution grandiose du germa- 
nisme dominant le monde est si forte, que Je Saxon 
demeure collé au Prussien avec une fidélité com- 
plète. Mais on peut se demander si cette fidélité 
résistera à l'épreuve du malheur. Mon Hollandais, 
qui habite Dresde depuis de longues années, est 



DE ZOSSEN A DRESDE 



61 



convaincu qu'un mouvement séparatiste se pro- 
duira si l'Allemagne, ou plutôt si la Prusse est 
vaincue. Mais c'est là l'inconnue de demain. 

* 

* * 

Et maintenant voici le train qui me ramène en 
Suisse. Le compartiment s'emplit ; on ne parle que 
de la guerre, et c'est de la bouche des voisins que 
j'entends cette effarante nouvelle : un Zeppelin bom- 
barde Paris tous les jours. Ils en sont tellement 
convaincus que l'impossibilité matérielle du fait 
ne les préoccupe guère. Les journaux l'ont écrit, 
donc c'est vrai ; c'est plus que vrai, puisque c'est 
noir sur blanc ! 

Les stations fuient ; nous atteignons Singen, 
puis Gottmadingen, la gare frontière sur la ligne 
de Schaffhouse. Et là, un soldat qui examine nos 
passeports nous fait descendre. Il y a quelque 
chose qui ne va pas. Nous sommes une quaran- 
taine de voyageurs devant un petit sous-officier 
-allemand, campé sur ses jambes écartées, et qui 
nous parle, du haut de sa casquette, sur un ton 
plein de colère. Les passeports ne valent rien ; il 
y manque le visa du consul suisse. 

Nous nous regardons. Quoi? Le visa d'un consul 
suisse ? Pourquoi faire, puisque nous sommes 
Suisses et que nous rentrons en Suisse? Les auto- 
rités fédérales n'exigent pas cette absurdité de 
leurs citoyens 1 



62 



DE ZOSSEN A DRESDE 



Le sous-officier, toujours plus hérissé, nous dit 
que c'est Tordre, et il nous lit une déclaration de 
l'autorité militaire, relative aux visas. Nous com- 
prenons enfin ; cet ordre désigne les Allemands 
allant en Suisse; il ne nous concerne pas. 

Mais le sous-officier ne veut rien entendre. Pas 
de visa sur nos passeports, défense de passer. 
Suisses ou non, ça ne le regarde pas ; il lui faut 
le cachet d'un consul suisse ; il ne sort pas de là : 
« Retournez à Stuttgart ! » 

Retourner à Stuttgart? Quatre heures de voyage? 
Et nous avons raison, pourtant ! 

II n'y a rien à faire ; le sous-officier, entêté et 
inintelligent, nous regarde d'un air furieux. Il y a 
des femmes avec de petits enfants parmi nous... 
Nous remontons dans un train qui nous ramène à 
Singen, où nous attendrons la correspondance pour 
Stuttgart. 

Mais à Singen, grâce à l'un de nos amis, nous 
nous éclipsons ; je ne dirai point le stratagème qui 
nous libéra ; une heure après notre retour de Gott- 
madingen, nous roulions vers Winterthour, dans 
un train suisse. 

Quel soupir de soulagement, lorsque nous arri- 
vâmes à Zurich ! 



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d'héroïsme ou de dévouement pris dans la guerre actuelle. Au milieu des 
tristesses, des anxiétés et des deuils qui, en cet hiver tragique, atteignent 
les non combattants, il est réconfortant de reconnaître et de remémorer 
les actions sublimes accomplies non seulement par de grands capitaines 
et d'héroïques soldats, mais aussi par des femmes et des enfants. Car 
n'est-ce point un beau spectacle que de voir défiler devant nous toute une 
humanité qui — selon la parole de M. Asquith — « préfère sa liberté au 
bien-être matériel, à la sécurité, à la vie elle-même ? » Jamais l'abnégation 
de soi-même, le sacrifice de l'individu à la communauté nationale, le 
renoncement à toute vue d'intérêt personnel n'ont été poussés plus loin 
que dans r*unanime effort de tous ces courages dont le magnifique 
exemple nous est donné. 



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